En cette Journée internationale des droits des femmes et au moment où aux Communes, un comité se penche sur le projet de loi C-35/Loi relative à l’apprentissage et à la garde des jeunes enfants au Canada, je crois qu’il faut rendre hommage à une grande dame, Mme Pauline Marois. Elle a véritablement révolutionné la vie des Québécoises et le Bloc Québécois se réjouit de voir que son legs inspire enfin le Canada.
Espérons que nos voisins canadiens et plus particulièrement les Canadiennes sauront reconnaitre la contribution de l’ex-première ministre du Québec à leur émancipation.
En 2022, le Québec était de célébrer le 25e anniversaire de sa politique familiale. Une politique qui a vu le jour grâce à la détermination d’une femme, Pauline Marois et qui aura permis l’instauration d’une allocation unifiée pour enfants et d’un régime d’assurance parentale, de même que le développement de services éducatifs à l’enfance à coût raisonnable. Il s’agit d’un autre développement pour la société québécoise qui confirme le caractère distinct et unique de notre nation.
Ce projet progressiste avait comme objectif d’assurer l’équité par un soutien universel aux familles et une aide accrue aux familles financièrement plus vulnérables, de faciliter la conciliation des responsabilités parentales et professionnelles, et de favoriser le développement des enfants et l’égalité des chances.
L’architecture du réseau des centres de la petite enfance (CPE) et ses réussites ont été saluées par de nombreux experts en éducation et en élaboration de politiques publiques partout dans le monde. L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) qualifiait le système québécois des « plus ambitieux et [des] plus intéressants en Amérique du Nord » et ajoutait que « aucune [des] provinces n’a fait preuve de la même clarté visionnaire que le Québec pour aborder les besoins des jeunes enfants et des familles ».
Plusieurs commentaires vont dans le même sens. Nous les entendons depuis plus de 20 ans. Le Québec est résolument et sans contredit une société distincte, et son programme de services de garde est certainement un autre exemple de cette différence. Le Bloc Québécois est bien entendu heureux que notre modèle inspire le fédéral, 25 ans après sa mise en place. Il est tout de même curieux que d’autres pays s’en soient inspirés avant lui: le Japon, la Suède, le Danemark, la Norvège, l’Australie.
Je veux aussi parler de ce que l’avènement des CPE a permis aux femmes québécoises d’accomplir et de son incidence sur le recul de la pauvreté.
Le Québec est le deuxième endroit au monde où les femmes intègrent le mieux le marché du travail. La Chaire en fiscalité en finances publiques de l’Université de Sherbrooke a compilé les données de l’OCDE, et c’est au Québec que l’écart entre le taux d’emploi des hommes et celui des femmes de 25 à 54 ans est le plus petit sur les 32 pays de l’OCDE. Pour l’année 2019, le taux d’emploi des femmes de 25 à 54 ans est de 83,4 %, alors que celui des hommes de la même tranche d’âge est de 86,8 %. Au Québec, l’écart est donc de 3,4 points de pourcentage. À titre de comparaison, l’écart moyen des pays de l’OCDE est de 17,1 points de pourcentage. Il s’agit d’un écart cinq fois plus important qu’au Québec.
Le taux d’emploi chez les femmes québécoises est passé de 65,5 % en 1996 à 83,4 % en 2019. Seule la Suède fait un peu mieux, et seulement par un demi-point de pourcentage. Concrètement, cela se traduit par des femmes qui ont pu accéder à des postes dans leur domaine de formation ou qui ont même pu cheminer vers des postes qui auraient été autrement inaccessibles sans le réseau des CPE. Dans un contexte de monoparentalité, des femmes ont pu intégrer le marché du travail sans craindre de « saigner leur budget », comme on le dit chez nous. De façon plus générale, les femmes ont pu se projeter dans un meilleur équilibre de vie, accomplir des études de cycle supérieur, et j’en passe.
Parlons maintenant de la pauvreté. En 2023, offrir des services de garde à prix abordable dans un réseau public est aussi une façon très efficace de lutter contre la pauvreté, et tout le monde y gagne. Au Québec, avec l’instauration des services de garde, le nombre de familles monoparentales vivant de l’aide sociale a chuté de 64 % entre 1997 — l’année de mise en place du réseau — et 2016. Avec plus de femmes sur le marché du travail, davantage d’impôts sur le revenu et de taxes à consommation sont payés. Nous sommes donc dans une forme d’autofinancement du système.
Le projet de loi à l’étude à Ottawa va donc permettre de conduire les provinces canadiennes vers une véritable conciliation travail-famille. Avec plus de 1,8 million de familles monoparentales au Canada, il n’est pas surprenant que la Chambre de commerce du Canada considère que, le premier obstacle à l’avancement d’une carrière ou à un changement de carrière qui pourrait être choisi ou imposé, c’est l’absence de services de garde abordables. Cela a été analysé dans un article du Globe and Mail au printemps dernier.
Il faut se rendre à l’évidence, malgré le chemin parcouru, ce sont encore les femmes qui sont les principales cheffes de famille à qui incombe la responsabilité des enfants.
Dans ce contexte, les statistiques sont claires, les coûts actuels des services de garde sont si élevés qu’après les calculs, le salaire net gagné par un parent, souvent celui de la mère, est pratiquement consacré à payer le service de garde. Cela n’a pas de bon sens. Les frais s’élèveraient en moyenne à 1600 $ par mois en Ontario, selon ce qu’une récente recherche nous a donné pour 2022. Cette réalité a ses impacts sur les mères, mais aussi sur la disponibilité de la main d’œuvre et tout ce qui tourne autour comme l’économie locale, l’épanouissement personnel, l’épanouissement professionnel, les recettes fiscales pour l’État, la socialisation des enfants et bien plus.
Le Québec, autorité mondialement reconnue comme avant-gardiste et pionnière dans sa politique familiale, n’adhère pas au programme fédéral et reçoit une pleine compensation financière. Le contraire aurait certainement été inacceptable. Toutefois, on aimerait bien que ce soit aussi inscrit noir sur blanc: le plein retrait du Québec de ce programme avec une compensation. Cela éviterait une éventuelle chicane Québec-Canada.
Je fais une mise en garde: le Québec a certainement une grande longueur d’avance sur les provinces canadiennes, mais certains choix des gouvernements québécois qui ont succédé à celui du Parti québécois, un parti progressiste, devront être dans la mire des provinces lorsqu’elles vont mettre en place ce projet si important, parce que parfois les gouvernements qui suivent sont moins progressistes.
Bloomberg a récemment consacré deux articles à la politique des CPE du Québec. Le premier article, paru le 31 décembre 2018, était intitulé Affordable Daycare and Working Moms: the Quebec Model. La réalité hybride du système de garde y est analysée avec les conditions qui devraient mettre en garde les provinces d’une trop grande présence du secteur privé à but lucratif.
Voici un passage, cité en français: malheureusement, le secteur privé à but lucratif non subventionné n’a pas été aussi bon pour le développement de l’enfant. Les parents-usagers qui sont dans cette partie du système, c’est-à-dire le privé, ont en moyenne des soins de qualité douteuse, contrairement aux centres subventionnés qui ont un très haut niveau de qualité.
C’est Bloomberg qui dit cela dans sa recherche. Cette déclaration d’un économiste fait écho au sentiment d’inachèvement de son instigatrice, ministre de l’Éducation de l’époque, Mme Pauline Marois.
Le second article date d’avril 2021 est intitulé Lessons From Quebec on Universal Child Care.
Son analyse porte sur le contexte pandémique et le maintien exceptionnel des services de garde publics chez nous. Il nous met en garde contre le modèle axé sur le marché dans le reste du Canada ou aux États-Unis, même s’il était assorti d’arrangements fiscaux.
Je le cite librement en français: dans le meilleur des cas, les défenseurs considèrent cette approche fondée sur le marché comme un modèle d’affaires ténu pour les services de garde d’enfants, qui nécessitent un personnel important pour répondre aux exigences de sécurité de base, et les enfants y perdent aussi. On devrait être sensible à cela, me semble-t-il, parce que des services de garde de qualité sont un bien immatériel. Leur qualité est plus difficile à évaluer, de sorte que les programmes axés sur le marché se font concurrence sur les coûts plutôt que sur la qualité.
Je conclus avec ces derniers mots. J’ai mentionné tantôt le nom de Pauline Marois. La politique familiale qui a été érigée alors qu’elle était ministre de l’Éducation sous un gouvernement du Parti québécois est sans contredit la politique québécoise qui a résolument changé la donne pour des millions de femmes et de familles québécoises. Il ne s’agit rien de moins qu’une révolution pour les femmes qui ont fondé des familles. Je suis certaine que ce sentiment de reconnaissance est partagé par quelques générations de Québécois et de Québécoises. Ce legs politique est exceptionnel. Je remercie chaleureusement Mme Marois.